Passage à l'acte

Publié le par Galien -

[Blog 12]

[Mail envoyé à Patrick, Arnaud, Joanne, Sylvain, Cédric et Jérôme]

Subject : Aux amis de toujours...

22 février. Cette matinée a été très difficile pour moi. Je n’ai presque pas dormi. Au lieu d’aller à mon lieu de stage, je suis allé à l’école, j’ai remis un pli à la secrétaire, puis je suis parti précipitamment.

Une fois dehors, j’ai entendu quelqu’un qui appelait mon nom. C’était la secrétaire, avec le pli que je venais de lui remettre. Elle me dit : « M., vous ne pouvez pas quitter la formation comme ça, vous devez voir la directrice, elle vient d’arriver ». J’ai hésité, je ne voulais rien expliquer, mais j’ai fini par me laisser convaincre.
J’ai vu la directrice, Mme W. Avec douceur et diplomatie, elle a essayé de comprendre les raisons de ma démission. Bien sur, je n’ai pas pu refouler toutes mes larmes. Celles de l’échec, de la désillusion, de la déception, encore et encore.

Cette histoire est la même que celle du chaos de mes dix dernières années. Cerveau gauche contre cerveau droit. L’émotion contre la raison. Bien sur, vous savez tous quelle girouette je suis. Vous savez tous que je suis pratiquement incapable d’aller au bout de mes projets, que je ne fais rien de constructif de ma pitoyable existence. Il n’y a guère que Sylvain qui ait les couilles de me balancer sans détour cette vérité en face. Aux autres, je justifie mon parcours professionnel par le procédé de rationalisation. En psychologie, la rationalisation est un mécanisme de défense psychique qui consiste à donner une justification claire et logique à la teneur de nos actes, histoire de masquer habilement les désordres psychiques qui sous-tendent une personnalité déstructurée. Un peu comme ce que je fais en ce moment…

Le métier d’infirmier est un beau métier. Mais c’est un métier difficile, exigeant tant sur le plan nerveux que sur le plan technique. Un métier qui nécessite une vraie solidité intérieure. Pour ma part, la clé de voûte de ce choix professionnel tenait en 1 seul mot : donner. Et hier, lors de ma 1ere journée de second stage, j’ai réalisé à quel point je ne pouvais plus donner. Je n’avais plus rien, plus de ressources, plus de force d’âme, plus d’impulsion vers l’autre. La dernière chose que je voulais faire, c’était m’occuper des patients. Je me sentais traversé par la plus totale indifférence quant à leur état, leur souffrance, leur détresse parfois. En clair, je m’en foutais. Et cette indifférence m’a profondément effrayé, et déstabilisé.
A aucun moment, je n’ai envisagé d’exercer ce métier en simple fonctionnaire. La relation d’aide, le soin relationnel devait être le moteur de mes actes infirmiers. Mais hier, tout cela avait disparu.
Sûrement l’effet désastreux des antidépresseurs que je prends depuis 1 mois. Grâce aux cachetons, j’ai pu passer mes examens écrits sereinement, et avec un certain succès. Mais ce que j’ai gagné en stabilité, je l’ai perdu en humanité.

Avant de commencer mon traitement psychiatrique, je souffrais de gamberge, d’insomnies, d’idées noires, de solitude affective. Chaque jour je devenais plus pâle, avec des valoches sous les yeux. Je ne parvenais plus à suivre les cours, à réviser, à me concentrer sur mes objectifs. En revanche, cette émotion brute qui gouvernait ma vie, à été bénéfique lors de mon premier stage quant à la relation au patient. Les nerfs à vif, je les regardais droit dans les yeux, je me sentais pleinement soignant à leur égard, malgré mon incompétence technique. Certes, le soir, il était extrêmement pénible de revenir dans mon studio noir et silencieux. J’avais soif de quelque chose, mais je n’avais rien à boire. Et chaque jour, je m’épuisais un peu plus à discuter, soutenir, réconforter les alités. Mais moi, j’étais déjà sur batterie auxiliaire. Je marchais sur un fil.
Et puis, il y a 1 mois, en pleine bourre dans mes révisions, le fil à brutalement rompu. Terrible rechute. Energie à zéro. Mon corps ne suivait plus les turpitudes de mon esprit vagabond. Conscient du danger d’abandon, je me suis traîné chez le psy. Au bout 5 minutes d’entretien la gorge serrée, il a voulu m’hospitaliser. J’ai refusé, examens oblige. Alors il m’a mit sous antidépresseurs pour réguler tous ces troubles de l’humeur, et retrouver le sommeil. Ca a marché. Trop bien même. Mes démons se sont tus. Mes idéaux aussi… C’est que j’ai baptisé l’équilibre du vide.

Aujourd’hui, 22 février, j’ai honte. Je n’ose pas annoncer à ma mère ce nouveau séisme. Un moment, j’ai pensé vous entretenir dans le mensonge, des mois et des mois. Garder cette terrible nouvelle pour moi. Mais j’en ai décidé d’autrement. Décidé de le dire, une fois pour toute, avant de prendre les jambes à mon cou…
Les amitiés sont comme un bouquet de fleurs. A la base, toutes les tiges se ressemblent, et sont serrées d’un seul tenant. Mais plus les tiges montent, plus elles s’éloignent les unes des autres, et à la fin, chaque fleur est différente de sa lointaine voisine. Ainsi va la vie. Le « nous » s’est scindé en plusieurs « je ».
J’avoue avoir eu un mal de chien à l’accepter. Chacun de vous construit sa vie en véritable adulte, tant sur le plan affectif que professionnel. Je n’ai malheureusement pas encore atteint ce stade. Longtemps, je me suis demandé ce que voulait dire devenir adulte. Je crois enfin avoir trouvé une réponse satisfaisante. Devenir adulte, c’est soit réaliser ses rêves, soit y renoncer. Je ne suis capable ni de l’un, ni de l’autre.

Aujourd’hui, je dois encore me dépatouiller de ce nouvel échec. J’ai encore cassé mes jouets. Et ma honte, mon complexe d’infériorité, y compris par rapport à vous tous, m’oblige désormais à me mettre en retrait. A faire le mort. Assister à vos réussites, ne suscite chez moi aucune jalousie, mais m’enfonce encore plus dans le désarroi quand j’ose la comparaison. J’étais fier de repartir d’un bon pied, je me suis grave cassé la gueule. Alors je ne veux plus entendre les « Alors tu fais quoi maintenant ? Tu es ou ? Tu as une copine ? ». Je ne fais rien, je ne suis nulle part, et je n’ai toujours pas de copine. Pour moi, c’est inutile de communiquer périodiquement avec vous pour remuer la merde intérieure. C’est déjà assez difficile comme ça. Je dois déjà me supporter moi-même. Quitte à être mauvais, autant l’être aussi dans ses amitiés.

La suite est encore, et toujours, un grand point d’interrogation. Pour l’instant, je vais continuer à me foutre des baffes, à nourrir des regrets, à essayer de survivre à tout ça. Ca ne sera pas facile, mais j’ai l’habitude de batailler pour des miettes de pain. La seule petite consolation dans cette histoire d’infirmier, c’est qu’au moins ce projet m’aura permis de retrouver un logement à moi, et une certaine assise matérielle. Pour le reste, le combat continue…

Je vous souhaite à vous tous, du plus profond de mon cœur, une très belle vie, du bonheur en pagaille avec vos enfants présents et à venir et évidemment… une bonne santé !

Looser M.

[Post-évènements : La directrice a refusé ma demission. Elle m'a contraint à me mettre en arrêt maladie avant de livrer ma décision finale. Je me suis finalement reposé 15 jours en arrêtant les cachetons, l'envie est revenue, j'ai repris mon stage et j'ai été bien noté]
[Malgré tout, je continue de faire le mort auprès de mes ex-meilleurs amis. Avec le recul, je réalise que cet échec du 22 février, n'était qu'une raison parmi d'autres pour couper le cordon avec eux]
[Aucun regret. Ils ne me manquent pas. Je saigne juste pour Patrick, et il n'y a guère que ce bon vieux Cédric qui ait farouchement insisté pour rester en contact avec moi. Devant tant de harcèlement, j'ai fini par céder à ses coups de téléphone répétés...]

Publié dans A fleur de peau

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