Le dernier combat d'un pianiste

Publié le par Galien -

[Blog 10]

[Souvenir de mon premier stage hospitalier en tant que qu'étudiant-infirmier en Nov / Dec 2004]

Quand Mr A. est arrivé à mon étage, je l'ai aussitôt trouvé sympathique.
La cinquantaine, assez grand, cheveux noirs en pagaille.
Mais aussi une voix douce, et beaucoup d'éducation dans la tournure de ses phrases.
Ainsi cet homme n'était pas dénué d'un certain charisme.
En revanche, il avait l'air fatigué, très fatigué...

Curieux comme tout, je suis aller fouiner dans son dossier médical. Oups. Cancer pulmonaire. Déjà bien avancé.
Métastasé jusqu'au cerveau.
Et quand le médecin écrit "pronostic très sévère", il n'y a plus aucun doute possible : cet homme allait mourir dans peu de temps.

J'ai déjà vu, touché, et soulevé des morts. Dont mon propre grand-père.

Mais je n'ai jamais regardé un être humain, en voyant la mort qui gagne peu à peu sur lui.
A partir de là, à partir de cette issue fatale, je ne savais plus comment me comporter avec Mr A. Je ne parvenais plus à le regarder en oubliant que cet homme allait mourir, et ça, ça fausse la spontanéité des relations humaines. Bien sur, c'était mon premier stage, et j'étais encore loin de me "sentir" infirmier.
Alors j'ai pris le parti d'être au moins aux petits soins pour lui.
Mr A. pissait énormément. Au moins 2 litres d'urine par jour. On lui mettait un urinal entre les cuisses, mais la contenance de l'objet était insuffisante. Alors, il se levait, tout seul, et il trainaît ses faibles jambes jusqu'aux toilettes. Et, à bout de force après 4 mètres, souvent il chutait, démantibulé. On lui dit :

-  Mais pourquoi vous ne sonnez pas pour qu'on vous aide à aller aux toilettes ?
-  Ca... ca me gêne... ca vous dérange...

Ce type avait une telle éducation, qu'il voulait même s'effacer à nos yeux, pour que l'on s'occupe mieux des autres patients, qui étaient pratiquement tous en "meilleure" santé que lui. Il nous appelait juste quand les douleurs étaient trop fortes, et nous demandait des antalgiques, avec l'espoir que ça se calme et qu'il puisse dormir...

Quotidiennement, je voyais ses forces décliner.
Un jour, en passant dans le couloir, j'entends comme un râle dans sa chambre. Il n'est pas sur son lit. Coup d'oeil vers les WC. Il est là, au sol, le regard perdu, incapable de se relever. Il était en train de défequer, et quand il a voulu se lever un peu pour s'essuyer les fesses, ses jambes - que sais-je encore - l'ont trahi et il n'a pu se rassoir sur la cuvette... Bon sang !
Je le relève, je lui lave les fesses, je lui change son caleçon, et je le ramène au lit. Et là je vois pieds. Gonflés. Oedèmatiés. Et déjà des selles séchées dessus. Deux gants de toilettes pour en venir à bout, et lui redonner un peu de dignité, que ce monsieur soit au moins bien propre de la tête aux pieds dans ses draps.

Mr A. voulait retourner chez lui, près des siens. Il était conscient qu'il allait mourir bien sur, mais c'était l'avenir de sa famille qui le préoccupait le plus.
Il a quitté mon service environ une semaine avant la fin de mon stage.
Mr A était pianiste de profession. Mon instrument préféré. J'ignore s'il vit encore, mais j'imagine que le piano, doit - ou a du - l'accompagner aussi dans ses derniers moments. Quelques notes de musique, histoire de conjurer le silence du repos éternel...

[Que dire, les mots ont si peu de poids devant ce genre de tragédie...]

Publié dans Les Zumains

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